Document : 1772-10-31a

Références / localisation du document

Jean-Marie Fonteneau, Les Acadiens citoyens de l?Atlantique, Rennes, Éditions Ouest France, 2001 (1996). // pas de réf.

Date(s)

1772-10-31a

Auteur ou organisme producteur

Warren

Destinataire

Terray

Résumé et contenu

Warren à Terray. Petit résumé de son activité des dernières années. Warren demande à l'Etat de prêter des grains pour ensemencer la terre (ce qu'il faut absolument faire pendant le mois de novembre).

Les Etats étaient favorables à ses vues, mais les commissaires n'ont cherché que leur propre intérêt. Les clauses n'ont pas été respéctées (les terres qui ont été distribuées étaient d'une superficie bien inférieure à ce qui avait été promis). Les redevances ont augmenté. La colonie acadienne est en danger, plusieurs se disposent à partir. La conjoncture est mauvaise et pourtant les régisseurs ne veulent pas prêter de grains. Imploration du ministre et du Roi d'aider la colonie.

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Warren à Joseph-Marie Terray [contrôleur général du Royaume], 31 octobre 1772 :

"Depuis dix ans que le Roi m'a fait l'honneur de me nommer pour prendre possession de cette île en son nom, à la paix, et de m'en confier le commandement, je n'ai pas cessé un seul instant de m'occuper des moyens de contribuer au bonheur de tous les habitants ; c'est dans cette vue que je me rendis à Nantes à la tenue des Etats de 1764, lorsqu'il fut question de faire l'afféagement de toutes les terres de l'île et d'y introduire 78 familles acadiennes que j'obtins des Ministres alors en place. J'étais d'autant plus enchanté de cette augmentation de cultivateurs que c'est une très belle espèce d'hommes, intelligents, forts et laborieux, dont j'espérais que le bon exemple aurait augmenté l'activité des anciens colons. Tout m'annonçait un avenir riant et gracieux, je m'imaginais voir en peu d'années notre île convertie en un jardin fertile et délicieux, tout semblait s'arranger pour faire réussir mon projet. Les trois ordres des Etats auprès desquels je sollicitais continuellement m'assuraient que leur intention était de faire des heureux et que, pourvu qu'ils eussent tiré du Domaine de Belle-Île 21 à 22 000 livres par an, ils eussent été très contents.
Je m'en revins plein d'une douce espérance, mais je fus fort surpris lorsque les commissaires furent envoyés pour former le nouvel afféagement, de voir que bien loin de remplir les vues nobles et généreuses des Etats, ces Messieurs ne songeaient, comme feraient de simples particuliers, qu'à en tirer le plus qu'il leur était possible, qu'ils allaient même jusqu'à méprendre la délibération par laquelle il avait été arrêté que chaque afféagiste aurait 20 journaux de terres labourables, et au moins 10 journaux de landes. Ils ne leur ont effectivement donné que 5 journaux de ces dernières, et encore, dans le nombre, il y en a beaucoup qui ne sont que des terrains brûlés par la mer qui dans dix ans ne leur produiront pas une seule charretée de landes, dont ils ont néanmoins le plus grand besoin pour engraisser leurs terres. Ce n'est pas ici, comme ailleurs, où les pailles servent à cet usage ; tous les bestiaux ne se nourrissent ici l'hiver que de la paille, et la lande même sert à faire la litière et devient un très bon engrais pour la terre.
Je ne cessais de faire à MM. les commissaires des représentations à cet égard. Elles furent inutiles. Il fallut subir la loi qu'il leur plu d'imposer. Ils vinrent à bout d'augmenter si fort le produit du revenu du domaine qu'au lieu de 22 000 livres dont les Etats voulaient se contenter en faisant des heureux, il n'y a point d'année qu'il n'ait monté à 30, 35 et jusqu'à 40, 45 000 livres.
Ces Messieurs n'ont ainsi réduit à la moitié le nombre de journaux de landes destiné à chaque afféagiste que pour augmenter le revenu par de nouveaux afféagements, d'une grande quantité de landes qui restaient. Il y a un seul particulier qui en a plus de 300 journaux et les malheureux colons qui n'en ont pas et qui ne peuvent absolument pas s'en passer, sont obligés d'avoir recours à ceux qui les possèdent et afferment fort cher, par la nécessité, ce qu'il leur en faut, à près de 4 francs par journal, tandis que le dit particulier n'en paie au gouvernement que 5 sols par journal...
Les mauvaises récoltes que les colons ont essuyées depuis 3 ans et le prix excessif des grains de toutes espèces, qu'ils ont été continuellement obligés d'acheter, ont épuisé le peu de ressources qu'ils avaient, et je vois avec la plus grande douleur qu'une bonne partie des Acadiens sont forcés, et se disposent à abandonner l'île pour aller chercher sous un ciel plus heureux les moyens de subsister. Je crains même que beaucoup des anciens colons n'en fassent autant. Pour surcroît de malheur, la pêche de sardine, qui leur est d'un très grand secours, n'a presque pas donné cette année ; loin d'y gagner, ils n'ont fait que s'endetter par le prix excessif de la rogue, auquel ils contribuent avec les propriétaires des chaloupes qui font cette pêche.
Le sieur Kermarquer, commis des régisseurs, chargé de faire la recette du Domaine, a déclaré à tous les afféagistes qui ont été lui payer leur redevance, qu'il avait eu ordre exprès de ne prêter cette année aucun grain, soit pour la semence, soit pour la subsistance de ceux qui en manquent.
Ce nouvel inconvénient, auquel ils ne s'attendaient pas, a répandu un découragement général parmi tous ces misérables. Ils sont venus me trouver en foule, et me faire le tableau touchant de leur triste situation. Je leur ai promis dans cette occasion, ainsi que dans toutes les autres, tout ce qui dépendra de moi pour leur soulagement.
Qui mieux que vous, Monsieur, peut remédier à tant de maux, vous dont les lumières, les connaissances et le zèle infatigable pour le bien de l'Etat, ont mérité la confiance entière du Maître et des sujets. Veuillez donc bien, de grâce, ordonner aux régisseurs de faire prêter du grain pour ensemencer les terres, et pour la subsistance à ceux qui en manquent, et cela, s'il vous plait, sans le moindre délai, attendu que voici le temps d'ensemencer les terres et que l'on sait par une longue expérience qu'elles ne produisent presque rien quand on manque de la semer dans tout le courant de novembre, de sorte que le bienfait perdrait beaucoup de son prix s'il était différé trop longtemps. Un peu d'attention et d'exactitude dans l'examen qu'on fera du nombre de ceux qui sont réellement dans le besoin ne laissera aucun soupçon de fraude à cet égard.
Les régisseurs ne courent aucun risque à leur faire cette avance, ils ont toujours été de la dernière exactitude à rendre le grain qu'on leur a prêté. Jamais on ne leur a refusé ce secours, même avant la conquête des anglais, que le domaine de BI était en sous-ferme. Les fermiers leur prêtaient de la semence. Ils entendaient trop bien leurs intérêts pour y manquer. Ils savaient que sans cela le nombre des non-valeurs n'aurait fait qu'augmenter de plus en plus pendant leur bail. Il y a même actuellement une grande sécurité de plus à leur prêter : leur afféagement est une bonne caution.
Daignez, Monsieur, jeter un oeil de compassion sur ces malheureux qui implorent vos généreuses bontés et votre protection par ma bouche, représenter au Roi, qui a pour tous ses sujets des entrailles de Père, que leur redevance annuelle est trop forte, et je suis persuadé qu'il ordonnera qu'elle soit diminuée. Vous aurez la satisfaction d'avoir soulagé des braves et bons sujets qui ne cesseront de faire des v?ux au Ciel pour votre conservation. Je vous en aurai une obligation infinie par l'intérêt vif et sensible que je prends au sort de tous les habitants, dont l'établissement, leur aisance, la culture et la prospérité de l'île, pour le vrai bien de la patrie, fait depuis 10 ans ma plus chère occupation, étant le poste le plus important à l'Etat que le Roi ait sur les côtes..." [pas de réf.]

[un autre extrait, peut-être de la même lettre : "je vois avec la plus grande douleur qu'une bonne partie des Acadiens sont forcés et se disposent à abandonner".

Notes

commentaires de Fonteneau : "Cette longue et intéressante lettre [...] montre tout d'abord que le gouverneur de Warren, en dehors des questions militaires, ne possédait guère de pouvoirs sur l'île. En tout cas, les questions économiques restaient du seul domaine des représentants de la province de Bretagne ; fonctionnaires = ne tiennent pas compte du statut particulier des Acadiens.

Mots-clés

// colonie acadienne de BIM en danger
// appel à l'aide au roi et au ministre
// Acadiens = bonnes gens
// perception
// BIM

Numéro de document

000066